SPIRITUALITE
et
RACINES DU CHANT PROFOND
par Monica Ayme (1)
Tant par la mélodie que par les poèmes, le Cante Jondo est l’une des créations populaires les plus fortes qui soient au monde. Emanation mystérieuse de l’âme humaine, le Cante Jondo ne s’est pas développé par le désir d’une œuvre esthétique mais par la nécessité élémentaire de l’être humain de comprendre la vie, de la gérer et de trouver sa place au beau milieu du chaos et de la cruauté.
Manifestation artistique ou expression spontané, le Cante est ni un divertissement, ni un spectacle ; il est la mémoire vivante des instants qui ont été vécu avec le cœur et non pas avec la raison ; autrement dit – il place le siège de sa mémoire dans le cœur.
El Cante no es diversion, el Cante es un sentimiento que sale del corazon (2)
Dans cette recherche du difficile équilibre entre corps, âme et esprit il est avant tout question de valeur humaine dont le centre de gravité est l’homme intérieur qui traque dans un effort incessant la « vrai » vérité. Une vérité qui fait allusion à la vastitude des sentiments intérieurs retenus et dans laquelle tout est esquissé, rien n’est appuyé. Elle coule dans la profondeur de chacun de nous et se fraye son difficile chemin du cœur vers la raison à travers la mémoire obscure et contradictoire de l’expérience humaine.
Ainsi la mémoire est la clef principale qui ouvre à la compréhension du Cante Jondo ; elle réside dans le fait de « se souvenir » des instants dignes d’être remémorés et revécus.
C’est dans l’intimité du cercle familiale que la mémoire a trouvé le terrain propice pour livrer une partie de cette vérité qui peut, dans l’éclair d’un instant, révéler l’homme à lui-même. Le Cante jaillit, impétueusement, violemment tel des eaux trop longtemps retenues par une digue qui sous la pression vient de céder. D’où viennent ces cris, ces sanglots, ces mots impossibles à retenir, qui jaillissent avec une telle force du fond de l’être et qui sont recueillis par l’écoute intense et affective de la famille pour être déversés dans le calice de la mémoire commune et universelle ?
Chanter ce Chant, c’est de descendre dans les racines de sa propre douleur avec la paume tendu vers le ciel.
Chanter ce Chant, c’est trouver le silence intérieur et habiter son propre cœur.
Chanter ce Chant, c’est capter les murmures d’une vérité qui veut se communiquer à toute âme.
Chanter ce Chant, c’est entendre de ses propres oreilles les paroles qui sortent de sa propre bouche.
Chanter ce Chant, c’est de permettre au cri d’amener la chute intérieure puis le relèvement.
Chanter ce Chant, c’est permettre au cœur de refaire son unité intérieure et de guérir de cette dislocation qui l’angoisse subtilement.
Il est évident que le chanteur flamenco chante d'abord pour lui-même, intérieurement, en profondeur. Autrement dit, c'est sa propre solitude que pleure le chanteur de Soleares(3) c’est sa propre allégresse qu'il exalte dans les Alegrias (4) et c'est l'angoisse de l'existence et la crainte du mystérieux "au-delà" qu'il exorcise dans la Seguiriya (5).
No canto por que me escuchen, ni para lucir la voz (6)
Mais le Cante, pour personnel qu’il soit, respire seulement dans le partage avec les autres et de préférence dans le chaleureux cercle des « aficionados ». Alors, il faut placer des chaises, il faut créer un cercle, il faut se laisser attirer par un centre afin que tous les participants puissent communiquer avec le mystérieux charme de ce Chant.
En effet, tant pour le chanteur que pour les aficionados, l’enjeu principal consiste à s’immerger complètement dans le mode de vie du Cante et d’y participer en brisant tous les liens qui les retiennent à la matière, au temps et au destin. C’est parfois une rude conquête ; cela se mérite.
En effet, l’aficionado n’écoute pas le chanteur pour la beauté de sa voix mais pour la force et la passion qu’il déploie et c’est dans l’instant où le chanteur fait littéralement corps avec la jubilation, le regret, le repentir ou la douleur que la valeur profonde du Cante devient palpable. C'est dans cette minute aiguë de la confession publique et de l'épreuve personnelle subie par l'interprète que se transmet le pur sentiment.
La musique et la poésie flamenca peuvent alors assumer pleinement la vocation poétique et musicale de l'artiste et celle de l'amateur, à la personnalité desquels elles s'intègrent tout naturellement en tant qu'instruments de déclaration et de confession.
Celui ou celle qui écoute cette musique pour sa seule beauté perdent sûrement quelque message important. On peut certes comprendre des formes, des rythmes ou des accords mais
pour percevoir son vrai message, il faut s’ouvrir à ce langage qui va bien au delà des paroles. Il faut revenir à cet espace à l’intérieur de nous-même qui ne peut pas s’appréhender avec la raison et essayer d’écouter avec un esprit plus disposé aux émotions qu’aux interprétations rationnelles.
Pour réellement vivre l’instant du Chant il s’agit de se laisser prendre plutôt que prendre,
s e n t i r plutôt que s a v o i r , d e m a n d e r plutôt que r é p o n d r e. Il s’agit surtout de comprendre que les mystères de DIEU sont plus satisfaisants que les réponses données par toute science.
(1) Réflexions de Monica AYME publiées le 26/01/2009.
(2) copla signifiant : « Le Chant n’est pas un divertissement mais un sentiment qui sort du cœur »
(3) Chant Flamenco d’origine gitane qui apparaît dans la deuxième moitié du XIX siècle et pilier fondamental du Cante.
(4) Chant Flamenco de la région de Cadiz avec un style «éminemment festif avec pour origine les jotas aragonaises.
(5) Chant flamenco d’une importance vitale et qui doit être considéré comme une des fondations sur lesquelles est érigée le temple du Cante
(6) copla signifiant « je ne chante pas pour que l’on m’écoute, ni pour faire briller ma voix »,
cité par Antonio Machado y Alvarez dans la préface de ses Cantes flamencos (ouvrage dans lequel il a recueilli plus de deux mille coplas).
(7) qui a l’aficion i.e. l’inclination vers le Flamenco sous forme d’une intime combinaison de connaissance et d’amour.
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