Monica AYME


LE CANTE FLAMENCO dans ses origines



SECONDE PARTIE


par


Monica AYME (1)


Tout au long du 19ième siècle, une lente expansion du Cante flamenco se concrétise et de manière imperceptible le temps se met en marche pour le flamenco. L’appellation « flamenco » devient représentative pour la passion naissante d’un art dont le jondo (profond) est la source authentique. De nombreux génies qui sont à tout jamais dans la mémoire flamenca ont fait fleurir des formes et des styles de Cantes différents et un nouveau virage s’amorce au moment de la naissance des « cafés concerts » qui inaugurent le 20ième siècle et avec lui la commercialisation d’un art enraciné dans le clan familial.

1850 à 1920 : le « Cante gitano » fait son irruption définitive dans la vie publique. Les « cafés concerts » font leur apparition (1842) et s’étendent pratiquement sur toute l’Espagne en partant de Séville. Ces établissements dotés d’une scène ont pour objectif de distraire un public aisé mais peuvent également être considéré comme une réponse commerciale aux visites continuelles des touristes attirés par l’Espagne.
Dans un premier temps, la conséquence de l'apparition des « cafés concerts » est la diffusion du Cante qui se propage dès lors – en conservant son authenticité mais aussi dénaturé par de piètres artistes. Dans un second temps, ils sont cependant responsable de la décadence du Chant profond qui devient un objet de consommation soumis à la loi du marché.
Une antinomie fondamentale apparaît également entre la nature profonde du Cante et sa pratique dans les cafés-concerts ou l’artiste doit se produire à heures fixes devant un public peu initié qui ne se prête pas forcément à la communication si vitale pour l’interprète.

 

Toutefois, il n’est pas exagéré d’affirmer que, sans ces établissements le flamenco se serait peut-être tu à jamais. Les Cantes qui avaient été gardés dans l'intimité du cercle familial, s'offrent ici sous forme de spectacles et ouvrent une porte vitale pour le développement du Chant ; les artistes se rencontrent et commencent à interchanger des matrices, des chants et des modes d'interprétation ce qui contribue à créer le monde complexe de styles, formes et mélodies qui composent la mosaïque du Cante Flamenco. L’amateurisme cède le pas à la professionnalisation ce qui est sûrement à l’origine d’une fixation durable des éléments artistiques.

Mais parallèlement aux « cafés concerts », le Cante est toujours pratiqué dans l’intimité du foyer ou lors des cérémonies et des fêtes, loin de toute mercantilisation et ce fut le grand chanteur « payo » (non-gitan), Silverio Franconetti (2) qui mena à terme cette véritable transmission culturelle qu’est la diffusion du Flamenco hors des groupes gitans et des quelques initiés.
Silverio fut le premier chanteur payo à comprendre les ressources artistiques de ces quelques familles monolithiques et à vouloir en tirer parti. Il alla les visiter, les amadouer afin de surprendre le secret du « AY » et cette manière unique de l’utiliser pour tordre les mots, les hacher et les écarteler pour former des cycles parfaits.
Peu à peu et malgré la méfiance des patriarches, il réussit à convaincre quelques grands seigneurs du « Cante gitano » de se produire sur les premières scènes du « devenir flamenco ». En 1885 il créa le célèbre « Café de Silverio » à Séville par lequel il souhaitait faire découvrir cet art à toutes les classes sociales. Il voulait élever au rang de spectacles publics ces chants tristes et mélancoliques qu’il écoutait dans la forge des gitans et dans les tavernes où se produisait son maître « El Fillo ». Il s’est voué corps et âme à la propagation et à la reconnaissance du « Cante flamenco » qui s’inscrit dès lors dans un nouveau cadre socio-économique. Lorsque par la suite les gitans commencent à s’installer dans les villages andalous, leurs danses et leurs chansons conservées se fondent de plus en plus avec celles qu’ils trouvent en Andalousie, récemment crées ou bien distillées à partir de celles d’autres époques.

*

Cependant, à partir de 1910, les Cantaores ne créèrent plus de formes nouvelles et l'interprétation des chants anciens se gâta. Il est vrai qu'en passant de la famille à la taverne, comme l'a noté Perico del Lunar, le Cante avait subi une première altération. Mais quant il quitta les planches des « cafés concerts » pour être projeté par les troupes « d'opéra flamenca » à l'échelle du théâtre et du cirque, le Cante se dégrada réellement à force de compromis vulgarisateurs et démagogiques.

1922 : Concours du Cante Jondo (Alhambra) ; Manuel de Falla et Federico Garcia Lorca donnent l'impulsion pour faire resplendir l'écho passionné de la tradition ; artistes et intellectuels se mettent au travail pour organiser un concours dont le but est de faire renaître, de raviver et de purifier le Cante Jondo. Le jury est présidé par le célébrissime chanteur Antonio Chacon. Sont membres du jury des personnalités du monde littéraire et de la musique ainsi que d'autres figures de proue du chant et de la guitare flamenca. Une des plus grandes réalités artistiques fût ainsi préservée et avec elle une richesse insoupçonnée de possibilités sonnores et poétiques.

L’axe central de l’apparition du Cante passant par Sevilla – Jerez – Cadiz, l’art gitano-andalou continue dans cette région de nos jours à vivre sur lui même car il ne trouve qu'en lui même son inspiration, sa vitalité et sa force, toutes basées sur la préservation de son patrimoine par l'entretien de ses traditions rigoureuses. Le Cante flamenco reflète toujours et encore pour les aficionados un style de vie et une vision du monde qui les entoure.
Des réunions intimes avec quelques amis ainsi que les différentes fêtes familiales, sociales, votives et professionnelles constituaient toujours une occasion d’épancher ses sentiments et de livrer ses états d’âme - bientôt connu sous le nom de * « Fiesta Flamenca ».

*

Etre conscient de la culture flamenca passe donc incontestablement par le Cante car il est l’âme du Flamenco qui illumine les cœurs avant la raison. Il était le premier des trois piliers qui soutiennent l’édifice flamenco et fut construit pierre après pierre ou larme après larme, à partir de la misère, de l’injustice mais aussi à partir de l’amour et de la joie de vivre pour se livrer dans un art unique entre tous – le Flamenco.

 

Pour vivant qu’il soit,
le Cante se meut avec la lenteur vertigineuse du fatum
qui gouverne certaines races d’hommes
et
je suis de ceux qui pensent que cette lenteur est sa grande leçon.(3)

 

 

 

(1) Réflexions de Monica AYME publiées le 14/07/2009.
(2) Né à Séville en 1831.
(3) Maurice OHANA.

 
 Pour aller plus loin....
 
 
 
 
Las Letras del Cante flamenco
Le CHANT Flamenco dans ses origines I
Le CHANT Flamenco dans ses origines II
Spiritualité et racines du CHANT PROFOND
Danse Flamenco - Valeurs intérieures